Le Web social Activité E : Synthèse

Web Social et développement collaboratif

La culture de participation au carrefour de l’open source et du Web 2.0

Internet est devenu un lieu participatif où l’usager est appelé à créer des contenus, à les échanger, à les remixer, nous disent Florence Millerand, Serge Proulx et Julien Rueff  dans leur ouvrage intitulé Web social. Ceci a été rendu possible par la popularisation du World Wide Web où des hyperliens, éléments centraux du Web, permettent de relier des ressources, principalement des documents à ses débuts.  Avec son évolution que beaucoup nomment aujourd’hui le Web 2.0, la production de contenu sur la toile n’est plus l’apanage de certaines organisations ou d’experts. Beaucoup d’outils, les blogs, les wikis, les forums, les sites de partage de vidéos… permettent à un nombre de croissant de personnes de produire et de consommer du contenu sur le Web. Au-delà des contenus, des outils se proposent de lier des personnes et de créer des communautés : les réseaux sociaux.

Ces nouvelles applications et usages du Web reposent en grande partie sur la culture de participation. Quelques notions de HTML peuvent suffire à monter un site Web aujourd’hui, on peut même y arriver avec des logiciels qui ne nécessitent aucune connaissance de ce langage. Cependant, le Web Social repose aussi et surtout sur l’interaction des différents utilisateurs. Ce qui caractérise certains sites web 2.0 (les réseaux sociaux notamment) est la rareté, voire l’absence, de contenu produit par l’éditeur du site qui se limite à offrir un outil. Le site lui-même étant alimenté par les contributions des utilisateurs. Cette culture de participation est également l’essence d’un modèle de développement logiciel : l’open source.

Les logiciels open source et le Web sont liés par bon nombre d’aspects. Une grande partie du Web fonctionne avec des solutions open source, beaucoup de site parmi les plus populaires tournent grâce à une collection de logiciels souvent dénommée LAMP (Linux, Apache, MySQL, la lettre P pouvant désigner un des langages de script PHP, Perl ou Python) qui ont au moins deux caractéristiques en commun : leur gratuité et le fait qu’ils soient open source. Dans un article sur leur blog, la compagnie Pingdom estime que l’open source et le Web existent  dans une relation de symbiose : l’open source fournit des technologies dont se sert une bonne partie du Web qui en retour a permis à l’open source de gagner en popularité.

httpdFigure 1 : Le serveur web le plus populaire (Apache) est open source

Dans la suite, nous verrons l’évolution du mouvement open source, du modèle de développement associé et comment ceux-ci sont corrélés à la progression d’Internet et du Web en particulier. Nous tenterons également de mettre en perspective les impacts que la tendance de plus en plus participative du Web peut avoir ou continuera d’avoir à l’avenir dans ce domaine.

D’hier à aujourd’hui

L’open source remonte à l’origine du marché du logiciel. Dans les années 60 les ordinateurs étaient livrés avec des programmes gratuits, et les clients pouvaient recevoir les codes sources sur simple demande (Linux Handbook A Guide to IBM Linux Solutions and Resources P. 45). La plupart des clients de systèmes informatiques de l’époque avaient des connaissances en programmation et il était important pour eux de comprendre et de pouvoir adapter les logiciels qu’ils achetaient. A ce moment, la distribution du code source est surtout un argument commercial et non un mode de développement en soi. Dans les années 80, les bulletins boards system et le réseau Usenet seront des points de rencontre de développeurs souhaitant partager le code source de leurs projets et obtenir les contributions de leurs pairs. Le développement open source tel que nous le connaissons aujourd’hui commence à prendre forme à travers des projets comme GNU. D’autres applications populaires suivront.

En 1991, Linus Torvalds fait part de son projet sur Usenet. Grâce à une communauté de développeurs et d’utilisateurs de florissante, le système Linux devient très vite populaire. Même s’il est présent sur moins de 2% des ordinateurs personnels d’après une étude de netmarketshare.com, il a en revanche un très grand succès dans les téléphones mobiles (avec le logiciel Android basé sur Linux), les systèmes embarqués (téléviseurs, GPS, appareils photos, robots…) et il est utilisé par environ 80% des 500 supercalculateurs les plus puissants au monde en 2012 d’après top500.org.

top500Figure 2 : Super calculateur et systèmes d’exploitation – top500.org

Le réseau internet a énormément contribué à l’essor des logiciels open source. Aujourd’hui, le Web continue d’offrir une plateforme de communication de choix aux développeurs de ces applications. Y-a-t-il des changements majeurs qui ont eu lieu où qui sont à attendre dans le développement des logiciels open source avec le Web Social ? C’est la question à laquelle nous allons essayer de répondre à présent.

Un des effets de la popularité de l’open source est la présence de communautés nombreuses de développeurs et d’utilisateurs. Le Web social offre toute une panoplie de moyens pour permettre à toutes ces personnes de se rencontrer, d’échanger et de collaborer efficacement. Le site sourceforge.net par exemple offre un portail avec une grande palette d’outils pour permettre à des personnes ou groupe de travailler sur un projet de développement open source. Dans un premier temps, Sourceforge offre des services classiques pour tout projet de développement open source : mailing lists, téléchargement des binaires et du code, système de gestion de version, de gestion de bug… A ces outils viennent se greffer diverses composantes du Web Social : forums de discussions, revue des utilisateurs et possibilité de noter une application. Et ce système de notation a un impact important au niveau de la diffusion des applications auprès des utilisateurs comme nous allons le voir.

Open source : le filtrage collaboratif guide les choix

Une des caractéristiques majeures dans l’univers open source est la duplication ou fork. Les applications développées offrant très souvent des licences qui permettent de modifier et de redistribuer le code librement. La licence GNU GPL par exemple qui est l’une des plus utilisées offre cette possibilité. Dans le cas du site sourceforge.net évoqué précédemment, le logiciel SourceForge qui fait tourner ce portail a donné naissance à au moins 4 versions majeures distinctes (Gforge, Debian SF, GNU Savannah et Codendi). Cette situation se présente lorsque des divergences quant aux suites à donner au développement d’un projet se présentent. Ceci a pour conséquence de mettre l’utilisateur en présence d’une multitude de choix lorsqu’il souhaite sélectionner un logiciel. Cependant, en plus du filtrage passif (comme le décompte du nombre de téléchargement d’un logiciel donné), Beaucoup de plateformes ont rajouté des mécanismes de filtrage collaboratif actifs comme la notation d’une application. Ceci est par ailleurs très courant sur les plateformes mobiles et leurs « markets ».

Prenons le cas de l’android market. Chaque application est accompagnée d’avis d’utilisateurs et de notes que ceux-ci ont attribuées. Dès lors, les développeurs n’hésitent pas à inciter les utilisateurs à noter leur application pour gagner en popularité. Les méthodes vont des rappels fréquents à voter pour son application à des offres de bonus à l’intérieur d’un jeu en contrepartie d’une évaluation de celui-ci sur le « market ». D’une manière plus générale, beaucoup de développeurs de logiciel ont tendance à mettre en place des sites web communautaires pour aider à populariser leurs projets et trouver des utilisateurs ou d’autres développeurs intéressés. Il n’est pas rare qu’on demande aux utilisateurs de voter pour des fonctionnalités qu’ils souhaiteraient voir implémentées ou des bugs qu’il faudrait corriger en priorité. Ces mécanismes augmentent les interactions entre utilisateurs et développeurs. D’un côté, les développeurs peuvent se contrer sur ce qui compte le plus pour leur public.  De l’autre, l’activité de l’écosystème qui entoure un logiciel, comme le nombre d’utilisateurs, de téléchargements ou les commentaires et d’évaluations positives, opère un certain filtre en indiquant au nouvel utilisateur quels sont les logiciels qui suscitent le plus d’intérêt et sont susceptibles d’être les meilleurs. Le logiciel n’est plus seulement le fruit d’un développement, il se présente comme le centre de gravité d’un système d’interaction entre programmeurs et utilisateurs.

Le logiciel open source comme objet social

La plateforme java.net ne se contente pas d’héberger des projets open source développé en java. Elle réunit une communauté de plus de 800.000 membres en offrant un bon nombre de fonctionnalités qui caractérisent les réseaux sociaux. On peut y retrouver facilement des programmeurs à l’aide de tags qui sont construits à partir des centres d’intérêts déclarés. Le tag « javax » par exemple nous renverra la liste des utilisateurs qui s’intéressent à cette technologie. Des cartes géographiques interactives offrent la possibilité de localiser et de rencontrer des développeurs qui participent à des projets communs voire d’organiser des évènements locaux. On peut rejoindre des groupes thématiques ou géographiques. Plusieurs forums, blogs et wiki sont autant de lieux d’échanges de la communauté autour des projets. Au final, java.net est un réseau social à part entière avec des projets open source java comme principaux objets sociaux.

A l’instar de java.net la communauté xda (xda-developers.com) rassemble plus de 4.7 millions d’utilisateurs et développeurs de systèmes d’exploitations et logiciels open source destinés aux périphériques mobiles. Le succès de ce type de plateformes est tel que des compagnies deviennent très attentives à ce qui s’y passe. Chez Sony par exemple, l’entreprise collabore avec la communauté xda en leur fournissant des ROM adaptées pour leur travail accompagnées des sources, ce qui leur permettra d’améliorer les produits finaux grâce aux retours de la communauté. Nous venons de voir comment des communautés sont créées autour de logiciels open source et comment elles peuvent en influencer le développement grâce aux multiples interactions entre les différents acteurs. Avec la multiplication des interactions sur les plateformes sociales, les développeurs seront de plus en plus attentifs aux attentes d’utilisateurs, ceux-ci auront une influence accrue sur les produits logiciels mis à leur disposition.

Depuis les années 90 le développement des logiciels open source a grandement profité du web pour son expansion. Expansion à laquelle les outils open source ont beaucoup contribué. L’influence est donc réciproque. Si on se projette quelques années dans l’avenir, on peut faire l’hypothèse que le nombre de communautés autour de ces logiciels va continuer de croitre, chacune regroupant plus monde. Une des conséquences de l’augmentation des acteurs et la multiplication des interactions est l’accélération du développement et la réduction de la durée de vie des versions de beaucoup d’application open source populaires. Si cette tendance peut satisfaire un public qui constate que ses critiques et contributions sont rapidement prise en compte d’autres type d’utilisateurs, les entreprises et grandes organisation, pourraient ne pas apprécier.

Développer pour ses « fans »

Le navigateur Firefox de la fondation Mozilla a connu un succès énorme lors de sa campagne « spread Firefox », aujourd’hui transformées en Mozilla affiliates. Depuis, la fondation a multiplié les campagnes de marketing virales sur le web pour promouvoir son logiciel phare : journée mondiale Firefox, download day… S’il a fallu presque dix années au logiciel pour arriver à la version 4, il va atteindre la version 20 en 2 fois moins de temps. Les nouvelles versions se succèdent à un rythme effréné comme le montre la figure suivante :

ff_histFigure 3 : historique des versions de Mozilla firefox

Ce changement de cadence est dû à l’adoption du Rapid Release Process par la fondation. Ce nouveau processus de développement prévoit une nouvelle version environ toutes les 6 semaines pour « améliorer la capacité à répondre aux besoins des utilisateurs et du web ». Et pour ne pas avoir 26 versions à maintenir au bout de trois ans, le support des versions précédentes est très rapidement abandonné. Les grandes entreprises, qui disposent d’une base de poste de travail à usage professionnel importante, de long processus de tests et de certification avant déploiement de tout nouveau logiciel ou toute nouvelle version, n’ont pas apprécié cette stratégie. D’un côté il ne leur est pas possible de suivre ce rythme de mise à jour. De l’autre, l’idée de conserver une version éprouvée mais qui deviendrait rapidement obsolète à cause de la fin des mises à jour n’est pas envisageable. Plusieurs gestionnaires IT de grands comptes, chez IBM et EDF (électricité de France) notamment, ont manifesté leur mécontentement et estimé que le Rapid Release Process de Firefox ne convenait pas aux larges déploiements.

Ceci montre que même si dans certaines communautés les développeurs open source entretiennent une proximité avec leurs fans les plus proches et ont tendance à se focaliser sur eux, ils ne devraient pas perdre de vue le nécessité de prévisibilité à long terme dont peuvent avoir besoin d’autres catégories d’utilisateurs. Malgré les 500.000 utilisateurs évoqués dans le cas IBM et les 140.000 pour EDF, Asa Dotzler, coordinateur de la communauté Mozilla a estimé que c’était une goutte d’eau dans l’océan des 2 millions de téléchargement quotidiens de Firefox et que les entreprises n’avaient jamais été leur priorité, opinion que la fondation tentera de corriger ultérieurement.

Le noyau linux, avant la grande communauté d’utilisateurs et développeurs que lui procure son succès pourrait aussi également faire face à ce problème. Cependant, il est présent surtout sur des serveurs et intéressent donc les entreprises au premier plan. La fondation Linux a diffusé une courte vidéo où elle montre son succès et explique la méthode de développement collaboratif. Même si la fréquence de ses nouvelles versions de 2 à 3 mois est élevée en comparaison des systèmes propriétaires concurrents, il n’est pas directement exploitable par le public en l’état. Les distributions, qui jouent un rôle d’intégrateur, rendent transparent son processus de mise à jour pour la plupart des utilisateurs.

Entreprises et fondations : l’impact des communautés

Bien que le développement open source a précédé le web, nous avons vu qu’il a gagné en popularité avec celui-ci. Beaucoup de groupes ont été créés autour des projets open source et ont favorisé le crowdsourcing à grande échelle. Ces communautés qui ont contribué de diverses façons aux logiciels ont parfois tendance à se les approprier d’une certaine manière. Certains vont jusqu’à faire le postulat qu’un logiciel open source n’appartient pas à une entreprise mais à sa communauté. Cette idée est plutôt biaisée et la notion d’appartenance est à relativiser.  En valorisant ses brevets, Microsoft revendique une forme de propriété sur Android et en tire des bénéfices financiers conséquents.

Pour ne pas donner le sentiment de s’accaparer du travail de toute une communauté, beaucoup de projets open source fonctionnent sur le modèle de fondation. L’idée étant de mettre en avant le côté non lucratif. On peut citer les fondations Apache, Linux, Mozilla, la Free Software Foundation. Quelques-unes ont toutefois du mal à concilier leur vocation non lucrative avec tout le cash qu’elles génèrent et sont bien obligées de gérer une entreprise traditionnelle en plus d’une fondation comme c’est le cas chez Mozilla. Sur le long terme, on peut parier que ce type de situation va tendre à se multiplier lorsque des projets open source rencontreront un franc succès.

L’activisme comme composante du succès

Jusqu’ici nous avons pu illustrer à différentes reprises comme le développement des logiciels open source et le Web 2.0 se rencontraient sur le terrain de la participation. Nous avons également montré comment l’essor dans chacune de ces deux sphères a contribué au succès de l’autre. Face à la grande diversité des options offertes dans l’univers open source, on peut penser que les projets qui voudront tirer leur épingle du jeu devront s’atteler à bâtir des communautés vibrantes sur le web pour favoriser l’adoption par un large public.

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